Les enjeux de la santé psychique à l’ère numérique

Horizon pluriel n°41 /

Par Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies

Pas un jour ne passe sans que des alertes ne soient lancées sur la façon dont les technologies numériques menacent nos liens sociaux et notre santé psychique. Pourtant, une chose est certaine, c’est que nous allons devoir apprendre à vivre avec ces technologies et à affronter les défis qu’elles nous posent. 

Cela nécessite d’en promouvoir un usage citoyen qui en limite les risques en termes d’aggravation des solitudes et des inégalités. C’est pourquoi la prévention doit s’organiser dans plusieurs directions également importantes : légiférer, informer, limiter et créer partout des alternatives.

Tout d’abord, il appartient aux pouvoirs publics d’encadrer les algorithmes qui pistent et piègent les utilisateurs d’une façon qui menace à la fois leur vie privée et leurs libertés. Ils doivent aussi informer les familles sur les risques des écrans pour les très jeunes enfants, notamment sur les emballages des produits numériques et les publicités qui les concernent. Des personnes ressources, dans le cadre scolaire, devraient également pouvoir répondre aux questions des parents et des enfants autour des écrans, afin que chacun en connaisse les bonnes pratiques et les risques. Enfin, la prévention relève de l’accès possible de tous à des espaces de jeux libre et à des activités de loisir gratuites. L’ouverture des cours de récréation et des gymnases des écoles pendant le week-end doit devenir une priorité de la politique de la ville.

Mais tout cela serait inutile si chacun ne prenait pas une conscience plus claire de la place envahissante que les outils numériques ont pris dans sa vie. Tant sur le plan individuel que familial et professionnel, apprenons ensemble à développer des garde-fous aux pratiques excessives qui deviennent rapidement compulsives, pour ne pas dire addictives. Débranchons nos notifications et ritualisons nos consommations en nous fixant des tranches horaires pendant lesquelles consulter nos mails, SMS et réseaux sociaux éventuels, afin d’être disponible à nos proches le reste du temps. Privilégions les contacts de proximité et en situation de communication, sauf situation d’urgence, ne répondons pas aux sollicitations de nos mobiles.

© Good Studio

Éliminons en particulier toute interférence d’un outil numérique dans la relation avec nos jeunes enfants. Bannissons les écrans des repas pris en
commun : nos enfants n’en développeront que mieux leurs capacités langagières et cognitives. Et interdisons les smartphones dans les chambres la nuit afin d’être crédible lorsque nous demandonsà nos adolescents de ne pas dormir avec : achetons-nous chacun un réveil ! Et puis n’oublions pas de parler avec nos enfants de ce qu’ils voient et font avec les écrans : non pas pour contrôler leurs activités, mais pour développer leurs capacités à mettre des mots sur leurs émotions. Il est souvent bien plus facile à un enfant de parler des écrans qu’il a vus plutôt que de sa vie intime. Mais c’est évidemment la même chose ! Enfin, cette hygiène de vie commence évidemment par nous-mêmes. Ne nous mettons jamais devant un écran sans choisir un programme et nous fixer une durée : nous la dépasserons toujours, bien sûr, mais si nous ne nous en fixons pas, nous risquons d’endommager rapidement notre sommeil, avec des conséquences
sur nos capacités de mémoire et d’attention, notre alimentation et notre  vie sociale.

« N'oublions pas de parler avec nos enfants de ce qu’ils voient et font avec les écrans : non pas pour contrôler leurs activités, mais pour développer leurs capacités à mettre des mots sur leurs émotions. »

Le développement des IA (intelligences artificielles) va rendre plus importante encore cette écologie de nos relations aux machines. Leurs capacités de créer l’illusion d’une relation, de nous retenir, de devenir des confidents et des conseillers, vont démultiplier leur pouvoir sur nos vies. Il va falloir non seulement apprendre comment elles fonctionnent et comment travailler avec elles, mais aussi à résister à leurs tentations. Et nous n’aurons pas d’autres possibilités, sur ce chemin, que de développer l’intelligence collective. Alors, commençons dès aujourd’hui à créer, dans les écoles, les entreprises et les quartiers, des collectifs de partage d’expériences et d’entraide. Nous ne surmonterons les défis de l’IA que tous ensemble.