La santé sexuelle des jeunes à l’heure du numérique

Horizon pluriel n°41 /

À la suite de la publication de l’avis du Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) sur la santé sexuelle des adolescentes, des adolescents et des jeunes adultes à l’ère du numérique, Horizon Pluriel a échangé avec Nathalie Bajos, présidente du CNS, et Laurent Geffroy, rapporteur de cet avis. Ils reviennent sur les constats posés, les enjeux numériques, et les leviers concrets pour mieux accompagner les jeunes dans leurs parcours de santé sexuelle.

Pourquoi cet avis sur la santé sexuelle des jeunes à l’ère du numérique ?

Nathalie Bajos : Deux choses nous ont frappés. D’abord, le fait que le numérique soit souvent abordé uniquement sous l’angle du danger : fake news, violences, harcèlement… On oublie qu’il peut être aussi une véritable opportunité pour parler de santé sexuelle avec les jeunes. Les jeunes y vivent une partie de leur sexualité. Il n’y a aucune raison de ne pas investir cet espace, comme on le fait pour l’espace physique.

Laurent Geffroy : L’avis repose aussi sur un important travail de terrain, avec des auditions, des enquêtes et des temps d’écoute des jeunes. Cette diversité de sources nous a rappelé une réalité essentielle : la population jeune est profondément hétérogène, tant du point de vue de l’âge que du genre, de l’orientation sexuelle ou encore de la situation socio-économique et géographique.

Que manque-t-il aujourd’hui dans l’offre d’information sur la santé sexuelle destinée aux jeunes ?

Nathalie Bajos : L’offre n’est pas absente, mais elle est désorganisée et souvent illisible. Elle s’inscrit dans un contexte de fragilisation de la culture scientifique. Il devient difficile, même pour des adultes, de distinguer l’information sérieuse du reste. Le CNS recommande donc de garantir l’accès à des contenus validés, accessibles, labellisés. Mais l’information seule ne suffit pas : il faut qu’elle soit connectée aux attentes des jeunes, à des dispositifs concrets comme l’accès à la contraception, au dépistage, ou à l’accompagnement.

Laurent Geffroy : Les jeunes expriment une forte attente à l’égard des sources institutionnelles. Santé.fr, par exemple, est perçue comme une plateforme de confiance. Mais encore faut-il que les contenus soient adaptés à leur réalité : il faut des informations ciblées, tenant compte de l’orientation sexuelle, du genre, de la situation sociale.

Quel rôle jouent les jeunes entre eux dans la diffusion d’information ?

Nathalie Bajos : Le rôle des pairs est fondamental à l’adolescence. Les jeunes sont confrontés à une diversité de sources, souvent contradictoires. Ils cherchent à créer une cohérence à partir de discours normatifs, de leurs échanges entre eux, de ce qu’ils voient en ligne.

Laurent Geffroy : Il ne faut pas surestimer leur propension à partager ce type de contenu. Il y a une forme de réserve, parfois de gêne. Certains jeunes, souvent plus engagés ou appartenant à des groupes spécifiques, peuvent être plus à l’aise avec ces échanges. Mais dans l’ensemble, la sexualité reste un sujet sensible à exposer publiquement.

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« Il est essentiel de ne pas seulement penser « pour », mais « avec » les jeunes. Cette approche doit être centrale : aller vers, faire avec. »

Quelles actions concrètes préconisez-vous ?

Laurent Geffroy : Plusieurs priorités se dégagent. D’abord, renforcer la promotion de la santé, à travers une meilleure visibilité des ressources, et un soutien aux associations pour produire des contenus adaptés et accessibles. Ensuite, poser un cadre de régulation : proposer une certification pour les créateurs de contenus qui ne sont pas des professionnels de santé. La Haute Autorité de Santé pourrait avoir un rôle à jouer. Autre point clé : permettre l’accès autonome à « Mon espace santé » pour les personnes mineures à partir de 15 ans. Aujourd’hui, le cadre juridique reste contraignant. Enfin, encourager la participation active des jeunes à la conception des outils : concours, projets éducatifs, concertations. Il faut créer les conditions d’un dialogue de confiance entre les jeunes, les institutions et les porteurs de projets.

Nathalie Bajos : Il est essentiel de ne pas seulement penser « pour », mais « avec » les jeunes. Cette approche doit être centrale : aller vers, faire avec. C’est une perspective que nous souhaitons systématiser, depuis la définition des sujets jusqu’à la formulation des recommandations et leur mise en oeuvre.

Comment concrétiser cette participation des jeunes ?

Nathalie Bajos : Le CNS est en train d’évoluer vers un Conseil national de la santé sexuelle. À terme, nous envisageons d’y intégrer un ou deux représentants jeunes. Ce type d’intégration doit se faire dès la conception des politiques, et non une fois celles-ci élaborées.

Laurent Geffroy : C’est aussi une question très opérationnelle. Par exemple, dans le cadre du déploiement des référents EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle) en milieu scolaire, il serait tout à fait possible de mener des consultations avec les jeunes.

L’accessibilité de l’information, des ressources reste un enjeu majeur. Quelles pistes concrètes identifiez-vous ?

Laurent Geffroy : Les plateformes ne sont pas toujours adaptées, notamment pour les jeunes en situation de handicap ou avec une faible littératie. Il faut développer des formats plus accessibles : généraliser le FALC (Facile à lire et à comprendre), utiliser des vidéos courtes, proposer des traductions multilingues, en particulier pour les territoires d’outre-mer. Les études qualitatives montrent que les formats longs ou complexes ne fonctionnent pas auprès de certains publics.

Nathalie Bajos : C’est aussi une question très opérationnelle. Par exemple, dans le cadre du déploiement des référents EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle) en milieu scolaire, il serait tout à fait possible de mener des consultations avec les jeunes.

L’accessibilité de l’information, des ressources reste un enjeu majeur. Quelles pistes concrètes identifiez-vous ?

Nathalie Bajos : Il est essentiel d’adopter une approche globale et positive de la santé sexuelle. Pour cela, il faut démédicaliser les discours et sortir d’une vision fragmentée. La santé sexuelle ne se réduit pas au VIH, à la contraception ou aux IST. La santé sexuelle englobe bien davantage et doit tenir compte des rapports de pouvoir, de genre, de classe de race qui structurent les pratiques. C’est cette approche que nous souhaitons porter dans la durée.

L’AVIS DU CNS EN BREF

En mai 2025, le Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) a publié un avis assorti de 14 recommandations sur la santé sexuelle des jeunes à l’ère du numérique.

Il formule 14 recommandations structurées autour de 4 priorités :
1. Mieux connaître les usages numériques des jeunes en intégrant ces dimensions aux enquêtes existantes et en créant un baromètre national.
2. Garantir l’accès aux dispositifs de santé sexuelle : diversifier l’offre de dépistage gratuite et anonyme (via « Mon test IST » ou l’autoprélèvement à domicile), outils numériques adaptés (langage simplifié, formats accessibles, multilinguisme) et accès autonome et confidentiel des mineurs de 15 ans et plus à « Mon espace santé ».
3. Promouvoir une information fiable et ciblée : création d’un répertoire national, certification des contenus en ligne et encouragement à la participation des jeunes à la production de ces contenus.
4. Renforcer l’accompagnement éducatif : formation des professionnels, désignation d’une personne référente pour l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS) dans les établissements, extension du dispositif aux jeunes non scolarisés et renforcement du soutien aux parents.

L’avis s’inscrit dans le cadre de la Stratégie nationale de santé sexuelle (SN2S) et de la feuille de route du numérique en santé. Il affirme la nécessité de reconnaître les jeunes comme acteurs de leur santé et de faire du numérique un levier d’autonomie, de prévention et d’égalité.

Consultez l’avis complet sur : www.cns.sante.fr

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