Handicap et numérique : explorer autrement l’usage des écrans
Horizon pluriel n°41 /
Depuis plusieurs années, Fédération Promotion Santé coordonne un groupe de travail national consacré à la prévention des addictions chez les personnes en situation de handicap, connu sous le nom de Tabacap. En 2023, ce groupe a élargi son champ d’action en s’intéressant aux usages du numérique et à leur lien avec le développement des compétences psychosociales (CPS). Intitulé Les Connectés raisonnés, ce nouveau projet vise à explorer autrement les pratiques numériques auprès de personnes en situation de handicap mental et cognitif.
A mesure que les usages numériques évoluent, les besoins d’accompagnement aussi. Face aux préoccupations grandissantes autour des écrans chez les personnes en situation de handicap mental et cognitif, le groupe de travail coordonné par Fédération Promotion Santé a choisi de faire évoluer ses priorités. Après trois années consacrées à la prévention des addictions, notamment au tabac, une nouvelle dynamique s’est mise en place fin 2022 : croiser les enjeux du numérique, du handicap et du développement des compétences psychosociales.
Pour initier le projet Les Connectés raisonnés, un recueil des besoins a été réalisé auprès de professionnels médico-socio-éducatifs, enrichi par les expériences concrètes des membres du groupe de travail. « Si les outils numériques offrent des opportunités d’autonomie, de communication et d’inclusion, ils exposent aussi à des risques accrus :
isolement, cyberharcèlement, dépendance, ou encore sédentarité » indique Séverine Laffite, coordinatrice du groupe. En effet, en moyenne, les jeunes adultes âgés de 18 à 24 ans passent plus de 4 heures par jour sur leur smartphone1. « Chez les personnes en situation de handicap, les usages sont souvent non encadrés, avec des répercussions sur le sommeil, la santé mentale et l’organisation du quotidien. » En parallèle, le groupe s’est penché sur les ressources existantes. Le constat est vite posé : « On trouve soit des contenus centrés sur le handicap, soit sur les
usages numériques, mais rarement à l’intersection des deux. Faute de données croisées, le dossier de connaissances, accessible en ligne, nous a permis de faire ce travail nous-mêmes, en confrontant la littérature académique et professionnelle aux réalités de terrain », explique Séverine Laffite.
Trois expérimentations régionales
En complément du dossier de connaissances, trois expérimentations ont été menées par des chargé·e·s de projets en Pays-de-la-Loire, en Provence-Alpes-Côte-d’Azur et dans le Grand-Est. Lancées entre février et juin 2025, elles ont ciblé principalement un public âgé de 12 à 55 ans, une génération imprégnée par les usages numériques. Ces actions s’adressaient à des personnes présentant des déficiences intellectuelles ou des troubles du neurodéveloppement.
Chaque région a adapté le format à son
territoire, mais a suivi un cadre commun :
- 6 séances en moyenne, sans durée prédéfinie ;
- travail progressif sur les compétences psychosociales, avec une entrée par les écrans ;
- production finale (affiches, oeuvres collectives, mur d’expression, etc.) comme trace et valorisation du travail.
Des actions durables, interactives et inclusives
Pour donner suite aux différentes expérimentations et aux ressources découvertes, un recueil d’expériences est également mis à disposition. « Il reprend les séances proposées dans les établissements. C’est une source d’inspiration pour mener des actions similaires, sans pour autant constituer un programme clé en main », précise Séverine Laffite.
L’ensemble du dossier préconise des actions durables, interactives et inclusives, fondées sur le renforcement des compétences psychosociales (CPS), l’implication active des professionnels et des familles, des pédagogies expérientielles, ainsi que des interventions précoces en milieu éducatif et médico-social. Il insiste également sur la nécessité « d’adapter les outils, de former les encadrants et de coconstruire des environnements numériques accessibles, protecteurs et émancipateurs pour tous ».
1Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, 30 avril 2024, Carole Bousquet- Bérard ; Alexandre Pascal
Zoom sur l’expérimentation
En Pays-de-la-Loire, l’expérimentation a été menée durant trois mois pour explorer le lien entre compétences psychosociales et usage du numérique chez des adolescents en situation de handicap mental ou cognitif. Portée par Promotion Santé Pays-de-la-Loire, cette initiative a été pilotée par Yannick Lemoine-Maulny, chargé de projets au sein de la structure. Il revient sur les origines et les enseignements de cette démarche.
« Des séances avaient déjà été testées avant le lancement officiel de l’expérimentation par le groupe de travail », explique Yannick Lemoine-Maulny. En effet, arrivé chez Promotion Santé Pays-de-la-Loire au démarrage du projet, il a mis à profit son expérience de terrain, pour initier un partenariat avec un établissement qu’il connaît bien : le DIME Europe (dispositif médicoéducatif), à Ponts-de-Cé, dans le Maine-et-Loire. Cet établissement accueille des adolescents présentant une déficience intellectuelle, parfois associée à un trouble du spectre de l’autisme. « L’équipe éducative a immédiatement adhéré à la démarche. Leur implication a grandement facilité la mise en oeuvre des séances », souligne-t-il.
La première expérimentation est ainsi lancée fin 2023, sur la base d’un programme de 6 séances d’1 h 30, articulé autour des compétences psychosociales. Le groupe est composé de huit jeunes, repérés par les professionnels comme rencontrant déjà certaines difficultés dans leur rapport aux écrans. « On faisait face, par exemple, à des situations de smartphone utilisé comme un « doudou », difficile à lâcher sans crise, ou encore à deux adolescents ayant un trouble du spectre de l’autisme, très investis dans les jeux vidéo, capables d’y passer des heures en se coupant totalement du monde extérieur », explique Yannick Lemoine-Maulny. Les ateliers démarrent à partir d’outils existants — notamment CAPSule santé conçues par la Fédération régionale des acteurs en promotion de la santé (FRAPS) Centre-Val-de-Loire pour les 7-12 ans. Les outils ont été retravaillés et adaptés à ce public adolescent en situation de handicap.
Adapter, encore et toujours
« J’avais laissé un peu d’écrit. Ça n’a pas fonctionné. C’était flagrant. », reconnaît Yannick Lemoine-Maulny. Le retour de cette première phase est sans appel : l’écrit est un frein pour les jeunes. Le programme est donc repensé pour une deuxième phase, menée entre février et avril 2025, dans le cadre de l’expérimentation commune avec le groupe de travail. Cette fois, le cycle compte 7 séances d’1 h 15, avec très peu d’écrit : « Tout va se faire par l’image ou par des activités en mouvement ». Le travail d’adaptation est réalisé main dans la main avec une éducatrice référente et une infirmière de la structure, dans une logique de co-construction. « L’usage de pictogrammes remplace les consignes écrites, une fiche-bilan visuelle est créée, et les jeunes sont invités à exprimer leurs ressentis par des supports concrets et personnalisés ».
Quand on parle d’écrans, on parle aussi d’émotions, de relations, de liens à soi et aux autres. Lors de cette expérimentation, les ateliers autour du numérique se sont naturellement articulés avec un programme déjà existant au sein de l’établissement sur la vie affective, intime et sexuelle (VAIS). Une manière d’ancrer encore davantage les séances dans le quotidien des jeunes.
Faire confiance et écouter
« Il y a un vrai besoin d’écoute chez les jeunes », souligne Yannick Lemoine-Maulny. « On ne peut pas leur dire que les écrans ne sont pas bons, puis sortir de l’atelier en consultant nos mails. Ce sont des ados, ils observent tout et ils comprennent très bien les contradictions. On a tendance à vouloir les protéger, parfois même les surprotéger. Mais il faut aussi leur faire confiance. »
A la suite des séances, certains jeunes montrent des changements tangibles. « L’un d’eux, plutôt en retrait, s’est approprié un outil d’emploi du temps pour organiser ses temps d’écrans à la maison, jusqu’à l’afficher dans la cuisine familiale » explique Yannick Lemoine-Maulny. D’autres parviennent peu à peu à réguler leurs usages, à se détacher du téléphone pendant certaines activités. Mais Yannick reste prudent : « On n’a pas de baguette magique. On ne vient pas résoudre les problèmes, on propose des outils pour faire un pas de côté, prendre du recul. » Avec un accompagnement attentif, centré sur l’écoute, l’expérimentation et la confiance.
Une dynamique à faire vivre
L’implication des familles demeure un point sensible. Une invitation à un temps convivial a reçu une seule réponse positive. « Comment toucher les parents sans qu’ils se sentent jugés ? Ce n’est pas simple, dans une société d’injonctions », constate Yannick Lemoine-Maulny. À défaut, l’équipe éducative aborde les apprentissages dans le cadre d’événements déjà existants, comme les journées portes ouvertes de l’établissement.
Du côté des professionnels, la mobilisation continue. Une commission interne sur le numérique a été créée, avec l’ambition d’y associer les jeunes eux-mêmes. « L’éducatrice et l’infirmière poursuivent le déploiement des outils et réfléchissent à des adaptations futures » précise notre interlocuteur. L’expérimentation se poursuit, dans une logique de transmission, de continuité et d’ajustement permanent.
Il y a un vrai besoin d’écoute chez les jeunes ... On ne peut pas leur dire que les écrans ne sont pas bons, puis sortir de l’atelier en consultant nos mails.
EN SAVOIR PLUS
Retrouvez le dossier en ligne sur www.federation-promotion-sante-.org