Fracture numérique en santé : comprendre les enjeux pour agir en promotion de la santé
Horizon pluriel n°41 /
Par Laetitia Vassieux, chargée d’ingénierie documentaire, Anne Sizaret, responsable de l’activité documentaire et Laure Cousin, anciennement chargée de communication au sein de Promotion Santé Bourgogne-Franche-Comté.
Qu’est-ce que la fracture numérique en santé ? Comment se manifeste-t-elle ? Est-elle plurielle ou singulière ? Quelles sont les populations les plus touchées ? Quelles sont les conséquences en
termes de santé publique ? Pour répondre à ces questions, la Fédération Promotion Santé y a consacré un dossier de connaissance – D-Codé Santé – en lien avec Promotion Santé Bourgogne- Franche-Comté.
Vous avez dit « Santé numérique » ?
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la santé numérique (ou e-santé) comme « le domaine de connaissances et de pratiques associé au développement et à l’utilisation des technologies numériques pour améliorer la santé. […]1. Elle englobe un ensemble d’outils et de technologies mobilisés à cet effet. La santé numérique est un déterminant social de la santé à part entière ; elle conditionne, comme les autres déterminants sociaux de la santé, la façon dont une personne dispose des ressources physiques, sociales, économiques et personnelles pour satisfaire ses besoins, ses aspirations et s’adapter à son environnement2 ».
En théorie, la santé numérique vise à faciliter l’accès aux soins, à une information fiable, à renforcer la participation citoyenne, le suivi personnel via les objets connectés et le maintien des liens sociaux. Cependant, si la santé numérique ambitionne de réduire les inégalités sociales, elle peut aussi, dans les faits, les renforcer, voire en créer de nouvelles. La littérature distingue trois niveaux de fracture numérique : l’accès matériel aux outils (équipements, connexion), les usages (compétences à utiliser ces outils de manière autonome et sécurisée), et la compréhension et appropriation des informations numériques (capacité à tirer profit des données pour sa santé). Ces inégalités s’entrecroisent avec d’autres déterminants sociaux de santé tels que l’âge, la situation socio-économique, le lieu de vie, le handicap, etc. La fracture numérique se définit ainsi comme l’écart entre les individus, ou entre les territoires, quant à leurs possibilités d’accès et d’usage des technologies de l’information3.
Or, dans les faits, qu’en est-il ?
La réalisation de ce dossier a chamboulé nos représentations : la fracture numérique ne concerne pas seulement « les autres ». Qui ne s’est jamais senti perdu devant une mise à jour Windows, un billet de train à acheter en ligne ou un formulaire administratif à remplir sur Internet ?
Nous sommes tous concernés par les fractures numériques, certes, mais les populations les plus exposées sont les personnes âgées, les jeunes (qui, bien que connectés, peuvent rencontrer des difficultés de compétences numériques et de littératie), les personnes en situation de précarité ou d’isolement, celles en situation de handicap, celles ayant du mal avec la lecture et la langue française, et les habitants des zones rurales. Et quand on sait que le tout numérique est souvent dans la visée des politiques pour rationaliser et faire des économies d’échelle, il y a de quoi s’alarmer !
L’essor de l’intelligence artificielle accentue également ces enjeux : en automatisant certains services, en produisant de l’information en masse, en orientant les parcours, elle peut contribuer à simplifier… ou complexifier encore davantage l’expérience des usagers, selon leurs compétences et ressources. Elle risque ainsi d’élargir les écarts entre les plus et les moins connectés, entre ceux qui comprennent et ceux qui subissent.
La promotion de la santé, levier contre les fractures numériques
Des facteurs de protection ont été identifiés, tels que la motivation à apprendre, l’intégration du numérique dans les parcours de vie, la coconstruction des outils et l’accès aux droits et à l’information facilité. Ces constats appellent des actions concrètes : rendre les services accessibles, accompagner individuellement, former, impliquer les publics et développer la littératie.
Cette dernière apparaît comme une compétence clé à renforcer. Au croisement de la littératie en santé (savoir agir pour sa santé), de la littératie informationnelle (savoir rechercher, évaluer, trier l’information) et de la littératie numérique (savoir utiliser les outils numériques), la littératie numérique en santé recouvre un ensemble de savoirs et de compétences. Elle implique de savoir lire, écrire, trier, analyser et appliquer des informations trouvées en ligne, dans une visée de promotion de la santé, de prévention ou d’accès aux soins.
La promotion de la santé offre des leviers puissants pour réduire les fractures numériques, et la littérature fournit de nombreux exemples d’actions efficaces. Au regard des cinq axes de la Charte d’Ottawa, trois grands objectifs d’intervention ont pu être identifiés : garantir l’accès à l’équipement numérique, permettre à tous de bien utiliser les outils numériques, favoriser la compréhension et l’appropriation de l’information numérique. Cela suppose, en particulier, de créer des environnements plus favorables (wifi public, médiation), de renforcer les compétences individuelles et repenser l’organisation des services. Ces leviers peuvent orienter les politiques, les pratiques professionnelles et les projets de terrain vers une santé numérique véritablement inclusive et équitable.
On tient la recette miracle !
Et surtout, un levier simple et puissant existe : proposer des alternatives non numériques comme le téléphone, le courrier, les guichets, les écrivains publics. Ces options respectent les préférences, besoins et capacités des usagers, préservent leur liberté de choix et garantissent un recours à l’humain en cas de difficulté. En somme, il ne s’agit pas d’être pour ou contre le numérique. Il s’agit de laisser le choix à chacun. La transformation numérique ne sera réellement inclusive que si elle nous permet de passer d’une logique de services 100 % dématérialisés à une logique de services 100 % accessibles.
« Il ne s’agit pas d’être pour ou contre le numérique. Il s’agit de laisser le choix à chacun »
D-CODÉ SANTÉ
Agir sur les fractures numériques en santé auprès des populations vulnérables, un dossier à découvrir en ligne !
Ce dossier propose une analyse des fractures numériques en santé, avec pour objectif de soutenir l’action publique auprès des populations les plus vulnérables. La ligne éditoriale repose sur des points clés à destination des décideurs, une introduction contextualisée, des données issues à la fois de la recherche scientifique et de l’expérience de terrain, des principes d’action concrets, le témoignage d’un décideur engagé, ainsi qu’une bibliographie de référence. L’ensemble s’inscrit dans une perspective d’aide à la décision en santé publique et en promotion de la santé.
Fond et forme liés
Tout d’abord, les documentalistes de Promotion Santé Bourgogne-Franche- Comté ont réalisé une revue narrative de la littérature pour présenter un état des connaissances autour des fractures numériques. Soit un corpus de plus de 100 documents, rassemblant de la littérature aussi bien scientifique que grise ! Ces ressources ont été analysées, synthétisées. A Dijon, la chargée de communication a très rapidement été associée au projet pour travailler à la structuration du document, à sa mise en forme graphique et pour faciliter l’appropriation du contenu par les décideurs.
A lire : www.promotion-sante-bfc.org/
1Stratégie mondiale pour la santé numérique 2020-2025. Genève : OMS, 2020, 71 p. En ligne : https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/344250/9789240027558-fre.pdf
2Lang Thierry. Inégalités sociales de santé. Les tribunes de la santé 2014 ; 43 : 31-383 Understanding the digital divide. Paris : OECD,n2001, 33 p. (OECD Digital economy papers ; 49). En ligne : http://dx.doi.org/10.1787/236405667766