Éduquer au numérique : (re)donner du pouvoir d’agir

Horizon pluriel n°41 /

Entretien croisé avec Tamara Glas, chargée de projets Pédagogie et numérique, récemment diplômée du master Technologies pour l’éducation et la formation (Rennes 2), et Yves Costiou, chargé de projets et d’ingénierie, investi sur la thématique depuis 2008. Tous deux travaillent au sein de Promotion Santé Bretagne.

« Les écrans abrutissent et font grossir »… Cette phrase, entendue maintes et maintes fois, résume bien le discours médiatique dominant sur les usages numériques. Simplificateur et moralisateur, il laisse peu de place à la complexité des usages réels et encore moins à une démarche éducative. Pourtant, comme le rappellent Tamara et Yves, il serait souhaitable de déplacer le regard : non pas penser l’écran comme un objet à contrôler, mais comme un environnement à comprendre et à investir. Un espace d’usages, de relations, de risques et de ressources. « Pour moi, le numérique doit être considéré comme un déterminant de santé à part entière », souligne Yves.

Un déterminant de santé

« Aujourd’hui, tous les publics avec lesquels on travaille sont impactés par le numérique », poursuit-il. Parents, adolescents, personnes en situation de handicap, professionnels : les usages sont là, omniprésents, traversant les thématiques santé : vie relationnelle, affective et sexuelle, violences, inégalités… Le numérique ne peut plus être abordé comme une « thématique » isolée. Il structure des pans entiers de nos pratiques sociales et culturelles. Mais alors, où et comment l’intégrer dans les actions de promotion de la santé ? Pour Tamara, la réponse est claire : il faut en faire un objet transversal, le connecter à tous les sujets que l’on traite déjà. Sortir des oppositions entre « le bon » numérique et « les mauvais » écrans. L’enjeu : redonner aux personnes une capacité à comprendre, à interroger, à choisir ; renforcer leur pouvoir d’agir.

Dépasser les injonctions, remettre en jeu les compétences

« Les environnements numériques et les réseaux sociaux ne sont malheureusement pas les seuls espaces marqués par le sexisme ou les stéréotypes de genre », appelle Yves. Le numérique n’invente pas les rapports de domination, mais il les rejoue à sa façon. Il faut donc s’y atteler, mais avec nos outils de toujours : observation, accompagnement, dialogue, éducation.

Yves revendique une approche fondée sur les compétences déjà existantes. Les professionnels et les familles savent accompagner les publics ou leurs enfants dans des environnements complexes : pourquoi seraient-ils incompétents en ligne ? « Il est nécessaire de mobiliser les compétences éducatives des acteurs en leur permettant de transposer. A un·e adolescent qui souhaiterait se rendre seul à un festival comme les Vieilles Charrues, nous demanderions : avec qui ? Quand ? Comment il ou elle compte s’y rendre ? Pourquoi ne ferions-nous pas pareil avec TikTok, Snapchat ou Instagram ? Nous aurions bien quelque chose à leur en dire. » Ce parallèle simple permet de réhabiliter les compétences éducatives des parents ou des professionnels, même s’ils ne « maîtrisent pas » les outils numériques. 

« Cette posture permet de désacraliser, d’apaiser, de faire émerger du sens. Sur internet, on fait la même chose que dans le monde physique. La vraie question est de comprendre les règles et les usages propres à chaque espace, pour s’y conformer ou s’y opposer ».

« Les professionnels et les familles savent accompagner les publics ou leurs enfants dans des environnements complexes : pourquoi seraient-ils incompétents en ligne ? »

Une éducation aux usages, pas une guerre aux objets

Tout au long de son parcours, Yves a mené des actions variées – groupes de parole, soirées parents, formations  de professionnels, interventions en structure – avec un objectif :
permettre des échanges ouverts et décomplexés autour du numérique.
Dans un groupe de parole à l’Esat (établissement ou service d’aide par le travail) de Morlaix, par exemple, une discussion sur l’exposition de soi sur TikTok a mené à une conversation ouverte sur les lieux, les normes sociales, les droits, les désirs. L’objectif : passer de l’interdit « Tu n’as pas le droit » à « Qu’est ce qui est possible ? à quel endroit ? » — dans le monde physique comme numérique. Une manière de reconnecter les individus à leurs propres repères et à ceux de la société.

Pour une culture numérique partagée et inclusive

Loin d’une vision technophile ou technophobe, cette approche appelle à construire collectivement une culture numérique critique, riche, plurielle. Les cultures numériques sont multiples : « Il ne s’agit pas de devenir expert de toutes les plateformes, mais d’ouvrir les conversations, de rester curieux, de faire confiance ».
Pour Tamara et Yves, la promotion de la santé reste un projet politique : celui d’offrir aux gens des espaces de réflexion à l’échelle individuelle, collective et sociétale. Face aux injonctions contradictoires omniprésentes, il s’agit de permettre aux personnes de nommer, comprendre, choisir. Parce qu’on ne peut pas parler de pouvoir d’agir sans reconnaissance des savoirs et des capacités de chacun.

Se faire confiance

Le numérique est là. Il structure les liens, les imaginaires, les pratiques. Il bouscule les repères éducatifs, mais il est aussi un levier pour penser et agir autrement. Loin des discours culpabilisants, c’est dans une posture d’écoute, de dialogue et de confiance que se trouvent les vraies clés de l’accompagnement. Et comme le dit Yves : « Faisons-nous confiance. Nous ne sommes pas démunis. »