Éduquer à l’environnement à l’ère numérique : le pari d’un équilibre sensible
Horizon pluriel n°41 /
À l’heure où le numérique s’impose dans les pratiques éducatives, comment préserver le lien au vivant et la dimension sensible de l’éducation à l’environnement ? Le Réseau d’Éducation à l’Environnement en Bretagne (REEB) explore des usages numériques au service de la pédagogie, sans renoncer à ses valeurs de terrain, de sobriété et de santé. Rencontre avec Mathilde Penloup, animatrice réseau, et Solenne Le Dû, coordinatrice au REEB.
« A priori, quand on pense éducateur à l’environnement, on n’imagine pas l’usage de médias numériques pour sensibiliser. L’écran ne remplacera jamais le vivant » rappelle Solenne Le Dû. Pourtant, le numérique a trouvé une place complémentaire. Non pas pour remplacer les approches sensibles et corporelles, mais pour les renforcer, les accompagner, les prolonger.
Numérique et terrain : une alliance au service de l’éducation
En 2022, le REEB a piloté le développement de l’application Bernic&Clic, destinée à identifier faune et flore du littoral. Mais ici, pas de reconnaissance automatique : l’utilisateur est guidé par une clé de détermination1, selon une logique scientifique qui suppose de manipuler, observer, comparer. L’application ne se veut pas encyclopédique, mais incitative : elle invite à l’exploration sur le terrain, au bord d’une mare ou sur l’estran. « L’idée était de proposer un outil utilisable en extérieur, comme support de médiation, sans enfermer l’utilisateur dans une logique de consommation d’information. C’est un premier pas vers l’éducation », précisent nos interlocutrices.
Pensée avec des éducateurs, scientifiques et enseignants, l’application est intégrée à une démarche pédagogique complète : fiches, tutoriels, webinaires, groupe de travail… Elle s’adresse aussi bien au grand public qu’aux enseignants ou animateurs. « En classe, l’application permet de faire le lien entre ce qui a été vécu dehors et ce qui se poursuit en classe. C’est un outil d’appropriation qui prolonge l’expérience. C’est aussi un bon moyen de travailler le développement des compétences psychosociales au travers de la curiosité, la coopération, la capacité à raisonner », précise Mathilde Penloup.
Au REEB, le numérique est envisagé comme une étape dans un parcours de sensibilisation. « Ces outils peuvent informer, éveiller l’intérêt, déclencher une réflexion. Ensuite peut venir l’envie de se sentir compétent, puis celle d’agir pour protéger la nature », observe Solenne Le Dû. Cette logique d’apprentissage progressif contribue au développement d’un rapport actif, conscient et engagé au vivant, dans une perspective de santéglobale.
Santé, nature et numérique : une écologie des usages
Éduquer à l’environnement, c’est aussi promouvoir la santé. Or, le numérique peut nourrir deux dynamiques contradictoires : il facilite l’accès à la connaissance et aux échanges, soutient des projets collaboratifs, mais peut aussi renforcer la sédentarité, la coupure avec les sensations et l’accroissement de l’éco-anxiété. « On a fait le constat qu’aujourd’hui, enfants comme adultes passent environ 80 % de leur temps à l’intérieur. L’enjeu, pour nous, c’est de mettre tous les outils — y compris numériques — au service d’une ambition : donner envie d’aller dehors » souligne Solenne Le Dû. Le REEB insiste également sur l’importance d’un usage raisonné et critique, tant chez les professionnels que dans les publics jeunes : « Il faut aider chacun à faire le tri, à croiser les sources, à garder un esprit critique dans le flot d’informations. »
Parmi les prochaines actions envisagées par le REEB, la création de journées thématiques sur l’éducation aux médias et à l’information appliquée aux enjeux environnementaux. Cette approche vise à outiller les éducateurs à l’environnement face aux biais des algorithmes, à l’hyperconnexion et aux discours anxiogènes. « On essaie de guider nos professionnels vers des sources rassurantes, rationnelles et fiables. C’est un travail essentiel dans un contexte où l’écologie est traversée par des discours politisés, parfois inexacts. Il faut développer cette vigilance, pour que les éducateurs puissent à leur tour accompagner un grand public souvent perdu dans l’amas d’informations ».
« L’enjeu c’est de mettre tous les outils au service d’une ambition : donner envie d’aller dehors . »
Vers un numérique responsable et éthique
Le REEB intègre aussi dans sa réflexion la matérialité du numérique : impact des serveurs, consommation énergétique, choix d’outils. Dans le cadre de la refonte de son site internet, le réseau a ainsi fait le choix d’un hébergement plus sobre, d’une sélection plus rigoureuse des contenus et d’une attention accrue aux formats. « Éduquer à l’environnement, c’est aussi questionner la société de consommation et les usages induits par le numérique ». L’association privilégie des solutions alternatives aux géants du web (clouds européens, logiciels libres), et développe des compétences internes pour guider ses choix techniques dans une logique de cohérence écologique.
Le numérique pour "pousser dehors"
Plutôt que d’éloigner du monde réel, le REEB mise sur le numérique comme tremplin vers le dehors. L’opération régionale En octobre, tous dehors ! illustre cette ambition : via un site dédié, les actions locales sont valorisées et rendues visibles, dans une dynamique collective de territoire. Une manière de faire rayonner les initiatives, sans perdre de vue l’objectif : reconnecter les personnes à leur environnement, à leur santé, à leur pouvoir d’agir.
FOCUS sur le Réseau d’Éducation à l’Environnement en Bretagne
Le Réseau d’Éducation à l’Environnement en Bretagne (REEB) est une association régionale loi 1901 reconnue d’intérêt général. Depuis 1992, il soutient et met en réseau les acteurs de l’éducation à la nature et à l’environnement (citoyens, enseignants, associations, collectivités…) et promeut des
démarches comme l’école du dehors ou les classes nature. Ces pratiques éducatives favorisent les apprentissages, la santé, le lien social et l’épanouissement. Le REEB s’appuie sur l’intelligence collective et la co-construction, au service d’une éducation au vivant, pour toutes et tous, tout aulong de la vie.