Des clics au crac

Horizon pluriel n°41 /

Controverse, par Anne Laurent

Cela fait trois heures que je suis installée sur une chaise dans la salle d’attente des urgences du CHU. J’ai horriblement mal au poignet droit. Ça y est, enfin ! L’interne vient me chercher et examine mon poignet.
« Vous êtes tombée ?
– Non.
Vous avez reçu un coup ?
– Non.
Vous avez participé à un tournoi de curling ? Vous êtes majorette ?
– Non. »

Une demi-heure plus tard, l’interne claque la radio sur l’écran. Il regarde le cliché, pensif. Moi, je ne vois qu’un joli trait blanc horizontal. « Madame, me dit-il avec un grand sourire, votre poignet est fracturé, mais il s’agit d’une fracture d’un genre peu banal ! Une fracture… numérique ! ».

Il appelle tous ses collègues occupés dans les box à côté. Je tente de me frayer un chemin au milieu des blouses blanches parce que je ne comprends rien à leur enthousiasme.

« Excusez-moi mais… vous pouvez m’expliquer ? »

Personne ne me répond. Alors que je cherche désespérément la cause de cette fracture, quelqu’un s’assoit enfin à côté de moi.

« Madame, je dois vous remercier, vous êtes un cas exceptionnel. Je pensais que les fractures numériques étaient une pure invention. Qu’après tout, les écrans, les applis, les plateformes, les sites institutionnels font tellement partie de notre existence, qu’il n’y a aucun risque de fracture. Tout est bien huilé ! Tout le monde sait très bien se servir de tout ça, la preuve, le nombre d’heures passées sur les écrans ! »

Je me sens bête… Ma fracture serait liée à mon incompétence ? Je me croyais super geek… et me voilà inadaptée numérique. Je réfléchis à toutes mes dernières connexions.

  • Lundi : Prise de rendez-vous sur Doctolib. J’ai galéré pour trouver un créneau, mais
    pas pour utiliser l’appli.
  • Mardi : Commande d’un billet de train. J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour retrouver l’appli après avoir payé mon billet. Du coup, ma réservation s’est annulée et je pars voir ma grand-mère en première classe… Ça a fracturé mon compte, pas mon poignet !
  • Mercredi : Inscription sur amourpourtoujours.com. Premier rencard : mon crush numérique a passé son temps sur TikTok. Mais là, c’est mon coeur d’artichaut qui a frisé la rupture, pas mon poignet !

« Je change de statut : de pourvoyeuse de projets d’éducation, je passe à fracturée numérique…»

  • Jeudi : Validation de ma déclaration d’impôts. Comme chaque année, j’ai oublié mon mot de passe, mais j’ai réinitialisé mon compte. Je m’en suis bien sortie, c’est simple de cliquer sur un formulaire !
  • Vendredi : Deadline du dépôt sur trouvetonfinancement.fr pour mon projet d’éducation au numérique dans les EHPAD.
    Grâce à moi, les mamies du quartier vont envoyer des mails à leurs petits-enfants…
    J’ai tout bétonné, je coche les cases : réduction des inégalités de santé, maintien du lien social, lutte contre l’isolement, renforcement des facultés cognitives ! La deadline était à minuit, et à 23 h 59 je cherchais encore pourquoi mon écran affichait erreur 545###. J’avais passé l’après-midi à réécrire trois fois le même texte perdu dans le cloud, à tenter de faire rentrer 23 220 signes dans une case de 1 250. Minuit ! Pas de ding dong au château ni de pantoufle égarée, juste un message : « Votre projet ne peut être déposé ! »

Voilà, je suis une incapable numérique. À cause de moi, pas de mails aux petits-enfants, pas de journal électronique de l’EHPAD des Mimosas écrit par les résidents.

Je suis toujours à l’hôpital et je pleure. Je comprends pourquoi mon poignet se retrouve coincé dans une attelle pour six semaines. Je pensais que le risque de fracture ne concernait que les personnes âgées ou éloignées du numérique. Mais non. Je change de statut : de pourvoyeuse de projets d’éducation, je passe à fracturée numérique…

Je quitte l’hôpital démoralisée. Maintenant, je vais devoir apprendre à travailler sans clavier. Ah tiens, Word a une fonction « enregistrement et retranscription ».  Je suis néanmoins inquiète, l’intelligence artificielle peut m’aider, mais si c’est au prix d’une nouvelle fracture, non merci ! Les blessures de ChatGPT doivent être plus sérieuses que celles detrouvetonfinancement.fr.

Tant pis, je vais bouquiner. Pas de risque avec un bon vieux livre de poche ! Mais avant, je me connecte sur Ameli. Il faut que je télécharge un formulaire pour mon employeur. Je regarde mon pauvre poignet… Y a encore quelqu’un au guichet,
à la Sécu ?

Article issu de la publication

Thématiques liées