Bienvenue à Gattaca : une mise en garde visionnaire
Horizon pluriel n°41 /
Par Fabrice Kas, administrateur de Promotion Santé Bretagne
Depuis plusieurs décennies, les progrès en génétique et en technologies numériques transforment notre compréhension du vivant. Le séquençage du génome humain et l’essor de l’intelligence artificielle en biomédecine inaugurent une nouvelle ère : celle du biopouvoir numérique, où les données biologiques deviennent objets d’analyse, de prévision et, potentiellement, de contrôle. Le film Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) en offre une anticipation critique : une société où le patrimoine génétique détermine l’accès aux droits, aux fonctions sociales et à la reconnaissance individuelle. Cette fiction s’avère aujourd’hui d’une inquiétante actualité.
Une dystopie du déterminisme génétique
Dans Bienvenue à Gattaca, l’ADN devient un outil central de classification sociale. Les individus issus de la sélection embryonnaire, dits « valides », accèdent à des carrières prestigieuses, tandis que les « invalides », conçus naturellement, sont exclus des sphères d’élite. Le héros, Vincent Freeman, porteur d’une prédisposition cardiaque, tente de déjouer ce système en usurpant l’identité génétique d’un autre. Le film met ainsi en lumière les dangers d’un réductionnisme biologique, où l’humain est résumé à son ADN et où les inégalités se trouvent naturalisées au nom de la science.
Numérisation du vivant : vers un néo-déterminisme génomique ?
Les technologies actuelles rendent possible ce que le film imaginait. Séquençage haut débit, bioinformatique et bases de données génétiques permettent une lecture fine du génome humain. Associées à l’intelligence artificielle, elles servent à prédire des risques de maladie, recommander des traitements personnalisés ou détecter des anomalies. Ces avancées promettent des bénéfices réels, mais nourrissent aussi un nouveau déterminisme, fondé sur la quantification et la modélisation prédictive.
Ce déterminisme numérique ne repose plus sur des critères visibles (classe, race, sexe), mais sur des données biomoléculaires interprétées par des algorithmes, avec le risque de dérives discriminatoires si ces données sont mal encadrées.
« À l’ère du numérique, où les corps deviennent des données et où les algorithmes prétendent anticiper nos avenirs biologiques, il est crucial de repenser les fondements de notre humanité »
Enjeux éthiques et politiques
Le parallèle entre le film et les pratiques contemporaines met en lumière plusieurs risques :
- discrimination génétique : si les assurances ou les employeurs accèdent à des données génétiques, les individus porteurs de prédispositions à certaines maladies pourraient être exclus, marginalisés ou stigmatisés.
- eugénisme : la sélection embryonnaire, désormais possible via le diagnostic préimplantatoire, ouvre la voie à une forme d’eugénisme volontaire, où les parents choisissent les caractéristiques génétiques de leurs enfants (intelligence, beauté, santé).
- inégalités d’accès : l’accès aux technologies génétiques reste coûteux et inégalement réparti, accentuant les inégalités sociales de santé.
Ces dérives rappellent la critique centrale du film : une société où l’« excellence » biologique prime sur la diversité et la liberté individuelle.
Résister au déterminisme
Face à ces dérives potentielles, plusieurs voix plaident pour une éthique de la complexité humaine, qui reconnaisse que l’ADN ne détermine pas entièrement l’identité, les capacités ni le destin d’un individu. Les épigénéticiens, par exemple, montrent que l’environnement, les comportements et les contextes sociaux influencent l’expression des gènes. L’humain ne se réduit pas à ses données biologiques. La volonté, la motivation, l’expérience et les choix de vie façonnent l’individu tout autant, sinon plus, que ses gènes.
Il devient donc urgent de développer une gouvernance éthique des technologies génétiques, fondée sur les principes de justice, de transparence et de non-discrimination.
Bienvenue à Gattaca est une mise en garde visionnaire, excellent support pour un débat entre professionnels, chercheurs et bien sûr citoyens. À l’ère du numérique, où les corps deviennent des données et où les algorithmes prétendent anticiper nos avenirs biologiques, il est crucial de repenser les fondements de notre humanité. Refuser le déterminisme biologique ne signifie pas nier les apports de la génétique, mais les replacer dans une perspective humaniste, où la diversité, l’imprévisibilité et la liberté demeurent les piliers d’une société véritablement inclusive.