Accompagner les usages numériques adolescents
Horizon pluriel n°41 /
Par Agnès Grimault-Leprince, professeure des universités en sociologie au CREAD (Centre de Recherche sur l’Éducation, les Apprentissages et la Didactique).
Depuis la généralisation d’Internet dans les années 2000, les écrans sont progressivement devenus omniprésents dans la vie des adolescent·e·s. Les politiques d’éducation ont aussi encouragé l’équipement numérique individuel des élèves, perçu comme levier de réduction des inégalités scolaires. Néanmoins, les outils numériques restent d’abord pensés, à l’école et dans les familles, comme porteurs de risques sanitaires, sociaux et culturels. Si les parents jugent en général les écrans indispensables pour répondre aux attentes scolaires et aux nouvelles formes de sociabilité adolescente, ils cherchent aussi à en limiter l’accès, afin de protéger les enfants des dangers qu’ils associent aux usages numériques juvéniles. Le temps passé devant les écrans inquiète particulièrement, avec des craintes concernant : une concurrence avec le travail scolaire ; une limitation des activités physiques et des sociabilités de face à face ; la santé mentale ; le temps de sommeil.
Pourtant, les travaux scientifiques restent prudents quant aux effets des écrans sur la scolarité et la santé des adolescent·es. La recherche e-FRAN Idée1, menée en Bretagne auprès de 1700 collégien·nes en 5e et en 3e (2018 puis 2020), indique ainsi que les discours sur la concurrence entre travail scolaire et pratiques de loisirs numériques tendent à généraliser à l’ensemble des adolescent·e·s ce qui ne concerne qu’une petite minorité d’entre eux. De façon générale, le lien entre temps d’écrans et réussite scolaire n’est pas démontré. Les enquêtes d’Anne Barrère ou d’Anne Cordier ont aussi constaté une capacité de la majorité des adolescent·e·s à « gérer » les équilibres entre leurs activités numériques et leurs autres activités. Par ailleurs, la question du temps focalise l’attention au détriment de celle des savoirs. Les adolescents ne font pas que se divertir sur internet, ils cherchent également à répondre aux attentes à leur égard, aux attentes scolaires en particulier.
« Les adolescents ne font pas que se divertir sur internet, ils cherchent également à répondre aux attentes à leur égard, aux attentes scolaires en particulier. »
Les représentations de pratiques numériques nuisant au travail personnel conduisent sans doute à trop négliger leur potentiel en termes de contenus. Combien d’adolescents s’entendent dire par leurs parents “laisse ton téléphone et mets-toi au travail” alors qu’ils consultent un site ou visionnent une vidéo sur l’actualité ? Concernant la santé mentale, les recherches médicales insistent surtout sur les effets de l’usage intensif et non modéré des écrans, tout en soulignant par ailleurs qu’ils se combinent en général à d’autres causes dans l’explication d’un mal-être.
Enfin, le faible temps de sommeil des adolescent·e·s a également des causes diverses et il serait excessif de réduire l’endormissement parfois tardif à la poursuite nocturne des activités numériques. Ainsi, pour l’enquête Idée, près des deux tiers des collégien·nes de 5e déclarent s’endormir avant 22h en semaine. Et parmi les 13 % déclarant s’endormir après 23h, près de la moitié dit pourtant se déconnecter avant 22h. Le constat d’activités numériques nuisant au temps de sommeil semble en revanche davantage vérifié en 3e, avec un quart des répondant·e·s déclarant s’endormir après 23h, dont plus des deux tiers avec un arrêt des activités numériques après 22h. Au final, les postures défensives adoptées par la plupart des parents et des enseignant·es méconnaissent non seulement les besoins de reconnaissance sociale et de décompression des adolescent·e·s, auxquels leurs usages connectés peuvent répondre, mais aussi les démarches spontanées de connaissances qu’il·elles engagent sur internet. Enfin, les médias numériques peuvent aussi favoriser le travail scolaire à plusieurs hors la classe, quand la coopération est omniprésente dans les discours scolaires, mais peu valorisée dans les faits. S’il est important de réfléchir en termes de prévention et de réduction des risques, disqualifier les usages juvéniles n’aide pas les parents à trouver des réponses éducatives adaptées. Cela freine aussi la valorisation scolaire du potentiel éducatif des média numériques.
1Opération soutenue par l’État dans le cadre du volet e-FRAN du Programme d’investissement d’avenir, opéré par la Caisse des dépôts.
Sources :
BALLEYS C., 2021, « Légitimité parentale et idéal de résistance aux écrans. Les principes à l’épreuve des pratiques », Réseaux, no 230, p. 217-248.
BARRERE A., 2011, L’éducation buissonnière. Quand les ados se forgent par eux-mêmes, Paris, Armand Colin.
CHEVANCE A. (dir.) (2022). En finir avec les idées fausses sur la psychiatrie et la santé mentale, Paris, Éditions de l’Atelier.
CORDIER A., ERHEL S. (coord.), 2023, Les enfants et les écrans, Paris, Retz.
GRIMAULT-LEPRINCE A., 2023, «Apprentissages hors la classe et loisirs à l’ère numérique. Les stratégies des adolescents », Éducation et sociétés, no 50, p. 101-122.
GRIMAULT-LEPRINCE A., FONTAR B., LE MENTEC M., 2025, Parentalités numériques. Des intentions éducatives aux pratiques : quelles logiques de différenciation ? Agora débats/ jeunesses, vol. 101, n°3, p. 113-134.